Ça veut dire quoi être civilisé ?

L’autre jour j’écoutais attentivement une conférence d’Alain Badiou, un philosophe marxiste renommé. Mais ce n’est pourtant pas de théorie économique que je souhaite vous parler ici, mais de civilisation (enfin, les deux sont liés). Car c’est un mot qui revenait régulièrement dans son discours sur les meurtres de masse et comment le capitalisme explique ces comportements (bon c’est une théorie holistique à laquelle bien sûr personne n’est obligé de se raccorder). D’ailleurs, mon questionnement a démarré même avant de visionner cette vidéo. Souvent, lorsque j’entends parler de civilisation, ça fait tilt dans mon cerveau. Tilt parce que nous nous caractérisons comme civilisés, mais sans définir ce que l’on met-on derrière. Sans aller jusqu’à des propos catastrophiques, il est pourtant clair que la race humaine, particulièrement ceux qui la dirigent (donc les puissances occidentales) se met elle-même en grand danger. Et ce, avec un aveuglement qui semble sans limite.

Par civilisé, on entend souvent le fait d’appartenir à une société développée économiquement, techniquement, culturellement et intellectuellement. C’est sur ces deux derniers critères que le bas blesse.

Développé culturellement ?

Dans nos sociétés occidentales prétendument civilisés et bien trop souvent ethnocentristes, un discours revient fréquemment. Et il est le suivant : les papous de Nouvelle-Guinée (c’est un exemple) seraient des barbares avec leurs coutumes, qui, parce qu’elles sont différentes, sont estimées comme inférieures, primaires ou que sais-je encore ? Juger ainsi, c’est faire preuve de l’ethnocentrisme le plus affreux. Tout cela parce que cette civilisation ou d’autres encore suivent de nombreux rituels et traditions que nous avons laissé tombé depuis belle lurette. Ce ne sont certes pas les même traditions ni coutumes, mais en quoi pouvons-nous nous juger supérieurs ? Voyons, prenons un peu de recul. Pourquoi y aurait-il donc une hiérarchie ? Et qui sommes-nous pour juger ?

avengers

De plus, si de nombreux rituels et superstitions sont tombés en désuétude dans l’occident, c’est en grande partie à cause de l’invasion du capitalisme dans les moindre recoins de notre « civilisation ». Un exemple très probant : le cinéma américain. Vous voyez de quoi je parle. Tous ces blockbusters qui ont le même script parce que c’est ce qui marche pour faire des recettes. Un autre exemple bien pire : les chaînes de fast food, dont une tout particulièrement que je ne citerai pas. Manger partout la même chose, quelle merveilleuse idée !! Voilà comment on efface peu à peu les identités et cultures des peuples pour n’en faire qu’une, regroupant ses disciples sous le drapeau consumériste.

Attention, je ne suis pas en train de faire l’apologie de l’extrême droite, qui n’a toujours pas compris qu’une identité évolue et que c’est sain qu’elle le fasse, mais ce qui est triste c’est l’uniformité dans laquelle nous baignons de plus en plus. Il est bon que les peuples et traditions se mélangent ! Cela créé de nouveaux us et coutumes, enrichissant ainsi un peuple comme l’autre. Mais il est effrayant de se dire que tout devienne une purée uniforme et sans goût.

Développé intellectuellement ?

Parce que nous écrivons, parce que nous faisons de la recherche, parce que l’information est bien diffusée, nous pensons être « au-dessus » intellectuellement. Au-dessus de quoi ? Bien entendu, toujours des mêmes civilisations soi-disant non avancées.

Tablette

Nous avons un accès hyper facilité à l’information d’une part grâce à la technologie, d’autre part grâce à nos formes d’état « démocratiques ». Si si, cela mérite des guillemets, car nous ne sommes pas en démocratie mais en Etat de droit. Cependant, l’information, bien que manipulée à tout bout de champs est très accessible dans son ensemble. C’est également parce que l’éducation est bonne (bien que de moins en moins), parce que la presse n’est pas trop censurée etc.

Et bien malgré cela, il y a un consensus scientifique autour duquel nous sommes en train de créer les conditions de notre propre disparation. On dit pour parler des milieux mafieux que l’argent n’a pas d’odeur. Je dirais plutôt au sujet du système capitaliste que l’argent n’a pas d’yeux. Effectivement, comment la recherche du profit à court terme (au maximum un an dans les projections des entreprises) pourrait être compatible avec la préservation d’un environnement vieux de plusieurs milliards d’années d’évolution ? Bien sûr que cela modifie la donne. Et bien sûr que ces deux vecteurs du changement (l’évolution naturelle et la recherche du profit à court terme) ne sont pas toujours compatibles. J’ai un ami libéral qui me dit souvent « mais si, il faut laisser faire les entreprises, et ne pas leur mettre des bâtons dans les roues, elles se préoccuperont d’elles-même de l’environnement s’il y a une demande des consommateurs ». Déjà premier point, si les consommateurs n’étaient pas un minimum éduqués, cela voudraient dire qu’on s’en moquerait éperdument de la planète, super. Ensuite, quand bien même les entreprises se mettraient au vert, elles le font d’ailleurs de plus en plus, c’est toujours avec comme but ultime le profit à court terme, pas de sauver la planète. On peut me rétorquer que le premier amènera le second, que ce n’est qu’un moyen. Oui, sauf que justement ce moyen jusqu’à présent il n’a produit que l’inverse de son but. Pour preuve par exemple, les traités internationaux facilitant les échanges commerciaux entre les pays. On importe des marchandises du monde entier, polluant énormément sur le trajet de retour et polluant aussi les pays où nous les produisons et réduisant ce faisant à l’état d’esclaves de nombreux travailleurs. De plus, quand une entreprise aujourd’hui produit « vert » c’est bien souvent du green washing, c’est-à-dire : l’acte de transmettre au public des informations qui sont – dans le fond et dans leur forme – une présentation déformée des faits et de la vérité, dans le but d’apparaître socialement et/ou environnementalement responsable aux yeux d’un public ciblé. Et pour quoi ? Pour vendre, pas pour sauver la planète donc.

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Il y a ainsi une fracture dans le changement climatique dû à l’action de l’homme, perverti par son argent (oh oui ça paraît simpliste comme discours, mais en même-temps, allez prétendre l’inverse), tourné sur lui-même et son potentiel gain à court terme, alors que son environnement comme son nom l’indique, n’autorise pas les pratiques individualistes et égocentriques. Nous avons perdu une vision d’ensemble. D’où le résultat que l’on connait : en 20 ans, nous aurons accompli un réchauffement qui a normalement lieu en 20 000 ans. Et par notre arrogance de sociétés « civilisées » intellectuellement parlant, par notre incapacité à remettre en cause le paradigme capitaliste, désigné à longueur de journée comme système sans alternative viable, s’érigeant ainsi quasiment comme un axiome de nos sociétés, nous approchons à grande vitesse du point de non retour. Mais enfin peu importe, les actionnaires ont des dividendes en augmentation ce trimestre ! Tout va bien alors 🙂

Et je ne parle même pas de notre mentalité belliqueuse et cupide qui nous pousse à aller massacrer des innocents en Syrie (par exemple) pour s’accaparer des ressources, ou encore de la montée de l’extrême droite en Europe qui prône la discrimination d’une partie de la population comme s’ils étaient moins qu’humains… La liste est longue, mais je pense avoir fait mon point.

Alors, l’occident, civilisé ?

Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Aimé Césaire

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